RIC : Ne vous rendormez pas !

Nous sommes en salle de presse de l’Assemblée nationale, mais c’est à vous, Alexane, Geoffroy, Jo, Gaël, David, à vous toutes et tous, croisé sur les péages de La Barque et de Loriol, sur les ronds-points d’Arcy et d’Annecy, d’Albert et de Montpellier, de Mâcon et d’Aubenas, à tous les Gilets jaunes qui m’en ont parlé, qui l’ont réclamé, qui l’ont exigé, ce Référendum d’Initiative Citoyenne, que je veux m’adresser.

A vous toutes, à vous tous, j’ai répondu : « Je ferai mon possible. Je ferai remonte votre revendication jusqu’à Paris. »
Voici, donc.

Voici que le groupe France insoumise dépose une proposition de loi en faveur du RIC, un RIC qui figurait déjà dans le programme l’Avenir en Commun, un RIC que nous avions défendu par des amendements dès notre entrée dans l’hémicycle, mais un RIC étendu, élargi, renforcé, parce que – il faut le dire, il faut l’admettre, il faut vous en féliciter – parce que vous faites pression partout dans le pays, pression aussi sur nous. Un RIC, donc, avec ses quatre volets : législatif, abrogatif, révocatoire, constitutionnel. Un RIC « en toutes matières ».

Ce texte, surtout, vous avez deux semaines pour le commenter, pour le modifier, pour le transformer, bref, pour participer à la rédaction d’une loi qui, si elle était votée, vous ouvrirait la participation à bien d’autres lois.

Je voudrais retracer l’étrange chemin qui nous conduit au RIC aujourd’hui. Comment, Gilets jaunes, êtes vous partis d’une taxe sur le gasoil pour aboutir à une réforme constitutionnelle ?

Dès le premier samedi, dès le 17 novembre, on avait déjà glissé du gasoil au social. Sur les ronds-points, chacun amenait sa peine, le montant de sa petite retraite, le contrat aidé supprimé, le découvert dès le 9 du mois – avec le grand déballage du frigo vide, des enfants privés de vacances, des habits fournis par la Croix-Rouge, des repas réduits à une biscotte.

Ces témoignages, j’en recueille depuis vingt ans, mais chuchotés dans un appartement, en toute discrétion, avec la garantie de l’anonymat. Parce que le malheur ne suffit pas : il faut y ajouter la honte, la honte de ne pas s’en sortir, la honte de ne pas protéger sa famille.

Mais voici, et c’est toute la magie de ce moment, c’est tout la beauté de ce mouvement, voici que la honte privée est devenue une colère publique.
Voici que le frigo vide, les enfants privés de vacances, les habits fournis par la Croix-Rouge, les repas réduits à une biscotte, voici que ça ne se chuchote plus dans le huis-clos d’un appartement, voilà que ça se proclame haut et fort sur les ronds-points, les radios, les plateaux télés. Voici que la honte est retournée : honte à vous !

Honte à vous les ministres !
Honte à vous les députés !
Honte à vous le président !
Honte à vous, l’élite qui nous dirigez !
Honte à vous, qui traînez votre peuple dans la misère !
Honte à vous, doublement, les politiciens, qui vous goinfrez de petits fours, de salaires à vie, de notes de frais, de vaisselle à 500 000 €, de moquette à 300 000 ! Honte à vous, triplement, quand vous enrichissez les riches, quand vous gâtez les gâtés, quand vous privilégiez les privilégiés ! Quand vous supprimez l’Impôt de Solidarité sur la Fortune, quand vous offrez aux nantis la flat tax, et l’exit tax.

C’est tellement injuste.
Si manifestement injuste.
Si outrageusement injuste.

« Que pouvons-nous faire ? Que pouvez-vous faire ? vous me demandiez.
– Je peux peux porter votre voix », je répondais.
Ca vous faisait une belle jambe.
« Mais dans la Constitution, vous insistiez, y a pas un truc ?
– Non, je regrettais. Le président peut vous mettre des carottes, et bien profond, durant cinq ans, c’est impossible de le révoquer. Et à l’Assemblée, il aura toujours ses toutous fidèles, ses robots d’En Marche ! en pilote automatique. Le système est verrouillé. »

C’est fort de ce constat, de ce verrouillage, après des semaines de surdité du sommet, après des « Macron démission ! » scandés partout en vain, que le Référendum d’Initiative Citoyenne a fleuri.

Oh, il n’a pas fleuri par hasard, il a fleuri parce que des hommes de conviction, nommons-les, Etienne Chouard et ses amis, ont semé, ont arrosé, depuis des années, depuis le Traité Constitutionnel Européen de 2005, depuis la trahison de Lisbonne, la trahison du peuple par les députés, par les sénateurs, par le président, depuis qu’il est évident, depuis qu’il est transparent, que le peuple ne saurait plus avoir aucune confiance dans ses représentants.

Partout dans le pays, Gilets jaunes, dans vos actions, dans vos réflexions, vous avez buté sur le même obstacle : les institutions. Tout le pouvoir, ou presque, entre les mains d’un seul homme, un monarque républicain, un président devenu le faux nez des banquiers, qui préfère ses amis financiers aux Français, pour qui l’intérêt des multinationales l’emporte sur l’intérêt général.

Un choeur s’est alors élevé :
Reprenons nos affaires en mains ! Référendum citoyen !
Et j’approuve.

J’approuve, mais regardez comme, soudain, toute la caste politique approuve à son tour, à demi-mots, les lèvres pincées, mais elle approuve. Charmant consensus.
Aussi, Gilets jaunes, permettez-moi d’approuver, mais avec méfiance.

D’abord : ne lâchez pas la proie pour l’ombre.
Durant ma traversée de la France, j’ai avant tout ressenti la vaste urgence sociale. C’est aujourd’hui que les retraités, les jeunes, les smicards, les camionneurs, les auxiliaires de vie sociale, les mères célibataires peinent à vivre. Le président Macron leur a accordé ses étrennes de Nouvel An, comme les grands bourgeois à leurs domestiques. Mais répartir mieux les richesses, pour de bon, vraiment, ça n’est pas à son ordre du jour.

En haut, on se gave, tandis qu’en bas on galère. En haut, grâce à la Macronie, c’est 10000 € en plus chaque mois pour les 10%, des grandes fortunes multipliées par sept en vingt ans, et qui grâce à la Suisse, au Luxembourg, aux Îles Caïmans, échappent à l’impôt. Tandis qu’en bas, au premier janvier le smic, les pensions, les allocations seront gelés, et que vous serez imposés sur le moindre litre de lait.

On voit bien tout l’intérêt pour lui, pour ses amis de l’oligarchie, que de faire glisser le débat vers un RIC qui sera discuté quand ? Au printemps ? A l’automne ? Ca ne coûte rien pour l’instant, au moins laisse-t-on passer l’orage.
C’est aujourd’hui qu’il faut de la justice.
C’est aujourd’hui qu’il faut de l’égalité.
N’abandonnez pas cette exigence.
Combattons la misère, toujours, tout de suite, partout.

Ensuite, que restera-t-il de votre RIC à l’arrivée ?
Méfiez-vous.
Surveillez-les.
Restez sur vos gardes.
Parce que votre idée, ils vont vous la détourner, la retourner, la biscorner, l’atténuer, la modérer, la rabougrir, la réduire, et à la fin, si vous ne luttez pas, pied à pied, il ne restera qu’un machin.
C’est une caste.
Elle tient le pouvoir.
Elle y tient.
Elle ne le lâchera pas, même des miettes.
C’est à vous de le prendre.

Enfin, et surtout, et j’achèverai là-dessus : rien, jamais, ne remplace un peuple en lutte.
La Constitution comporte de très belles phrases, sur les hommes qui naissent libres et égaux, sur les droits des femmes, sur la Terre à préserver, et même sur les animaux. Mais qu’en est-il dans la réalité ? Ce texte sacré est chaque jour bafoué.

Alors, oui, on peut y inscrire de nouvelles lois, on peut en modifier les règles, on peut réclamer le RIC, on peut ajouter un outil, un bel outil, dans la boîte à outil de la démocratie.
Soit.

Mais ces phrases, ces mots, ces bouts de papier ne vaudront rien sans un peuple éveillé, sans un peuple aux aguets, sans un peuple qui lutte, qui lutte comme vous l’avez fait cet automne, sans un peuple qui lutte pour que « Liberté, égalité, fraternité » ne soit pas qu’une devise ronflante, inscrite au fronton des mairies, mais bien vivante dans tous les esprits.

Gilets jaunes, ne vous rendormez pas !
Restez debout !

Source : RIC : Ne vous rendormez pas ! | François Ruffin